En juin 2026, nous vous présentons Thomas Bouyou, issu de la formation continue (promotion 2024-2025) et aujourd’hui administrateur et responsable de production des Laboratoires d’Aubervilliers, un centre d’art pluridisciplinaire en Seine-Saint-Denis dédié à l’expérimentation et à la recherche en danse, performance, arts visuels et littérature.
Pourquoi avoir choisi le master MOC de l’université Paris Dauphine PSL ?
J’ai longtemps mûri l’envie de rejoindre un cursus universitaire. Je viens des écoles d’art, de la pratique du théâtre, pour ensuite codiriger une compagnie et un festival. Ces dernières années, je nourrissais l’idée de rejoindre un lieu, voire d’en diriger un dans un futur plus ou moins proche. En consolidant les deux structures dans lesquelles j’évoluais, en construisant des projets de plus en plus importants et ambitieux en termes de partenaires et de rayonnement, j’ai senti le besoin de développer des compétences plus solides sur des aspects très concrets (comptabilité, gestion financière, pilotage budgétaire, politiques publiques…). Et puis il y a une question de légitimité aussi, il faut le dire. Et une certaine ambition. J’ai senti que pour avancer, pour encadrer des équipes de plus en plus nombreuses, participer à transformer une certaine idée du management dans la culture, participer de façon constructive à des débats et des réflexions approfondies sur les politiques culturelles, il me fallait plus de clefs. J’avais besoin de me sentir plus sûr de moi. Et puis j’ai rapidement entendu parler du MOC. Une fois. Deux fois. Trois fois. Et ça m’a paru évident. J’avais envie de ce cadre, de cette pluralité dans les enseignements, des nouvelles rencontres, de cet élan et de cette énergie amenés par une formation dense et reconnue.
Où en étiez-vous dans votre parcours professionnel au moment de postuler ?
Cela faisait plus de dix ans que j’évoluais dans le théâtre professionnel. J’ai été d’abord comédien, puis auteur, metteur en scène. Puis j’ai créé une compagnie et plus tard un festival pluridisciplinaire. Grandir et se construire dans cet environnement, c’est aussi se poser des questions sur le monde dans lequel on évolue, sur nos façons de faire des mondes, sur ce que l’on apporte. La création artistique est un acte complexe aujourd’hui, contraint par les politiques et donc les financements, c’est un acte qui se débat avec des systèmes de pensées actuels qui se referment et entravent une réelle liberté de création. J’ai vu cela opérer. D’abord autour de moi. Puis petit à petit sur les projets que je portais. En parallèle, mes projets devenaient plus grands, nécessitaient plus d’argent, plus de partenaires, de visibilité. Je faisais le choix de porter des projets qui questionnent. Des projets engagés, construits à partir d’observations et de recherches longues sur les territoires. C’est tout le paradoxe actuel des créateur·ice·s. Et enfin, qui dit théâtre (pour moi en tout cas), dit collectif, groupe. Ce n’est pas chose aisée que de porter cela. Laisser la place, partout, à tou·te·s, de créer, d’apporter, de contredire, et en même temps de tenir une ligne. Tout ça fait un mélange bien particulier, précieux, fragile. Au moment de postuler au MOC, je venais de jouer la première de mon dernier spectacle qui traitait du concept de care. J’étais en tournée avec trois spectacles dans lesquels je jouais. Je préparais la nouvelle édition du festival à venir. C’était un moment très joyeux, d’entreprendre cette démarche dans toute cette activité. Et c’était vertigineux en même temps.
Était-ce dans l’optique d’une évolution professionnelle, de carrière, d’un nouveau projet ?
Comme je le disais, je cherchais des clefs, des compétences, pour renforcer ce que j’avais appris en faisant. Je suis arrivé en souhaitant mieux diriger les deux structures. Me sentir plus solide. Mais rapidement, l’année universitaire a fait apparaître d’elle-même de nouvelles perspectives. La formation est un plongeon dans un rythme, un environnement, de rencontres, de travail, de découvertes. Et donc j’ai rapidement compris que j’avais aussi d’autres ambitions. Ces ambitions de lieu, des ambitions plus politiques aussi. Je me suis senti autorisé à avoir ces envies. Et donc, ce qui devait être un parcours de consolidation a finalement pris une tournure d’évolution de carrière.
Quels sont les impacts concrets au terme de la formation (méthodes de travail, acquis professionnels, …) ?
Tout a été transformé évidemment. Non seulement j’ai mieux compris ce qu’on pourrait appeler “l’autre côté” de la création. C’est un sentiment étrange que de passer de la place du créateur à celui du manager/administrateur. Je n’ai pas changé ma vision, mes croyances, mais ma façon de travailler s’est déplacée. Aujourd’hui j’ai une vision bien plus large, bien plus globale, de la naissance d’un projet à la façon dont il va être accompagné, perçu, de l’autre côté. Suivre cette année, c’est comprendre chaque rouage, chaque étape, chaque décision. C’est clairement reconnaître les endroits de fragilités d’un projet, c’est aussi mieux dialoguer avec l’administration centrale. J’avais certaines de ces clefs, mais elles sont enrichies aujourd’hui par des connaissances bien plus précises. Enfin, c’est aussi accepter cette place du manager, la prendre, l’assumer.
Décrivez-nous le poste que vous occupez actuellement ?
Trois mois après la fin du master, en décembre 2025, j’ai obtenu le poste d’administrateur et responsable des productions des Laboratoires d’Aubervilliers. C’était assez inespéré. Je voulais m’orienter dans deux directions : intégrer un lieu, ou me tourner vers les politiques publiques. Aussi, j’avais accepté l’idée qu’il me faudrait commencer par un poste pour lequel j’étais peut-être un peu trop qualifié au départ mais qui me permettrait de faire mon chemin dans le fonctionnement d’un lieu ou d’une administration. Puis j’ai décroché ce poste d’administrateur. C’était d’ailleurs mon premier entretien d’embauche ! Le poste d’administrateur, en tout cas aux Laboratoires, est un poste transversal à l’ensemble de l’activité. L’administrateur, c’est la personne qui doit rendre possible l’ensemble du projet artistique porté par la direction. Je suis responsable du pilotage financier de la structure et de tous les projets que nous portons. Je dois être en relation constante avec toutes les tutelles qui soutiennent les Laboratoires. C’est aussi toute la contractualisation (suivez vos cours de droit des contrats, tous vos cours de droit d’ailleurs !), la paie, les RH, la production, la planification, le dialogue social, la santé au travail, la sécurité. Mon rôle est un peu d’être à la croisée de toutes et tous, mettre en acte les projets. Évidemment tout cela ne se fait pas seul mais grâce à l’ensemble d’une équipe, de façon assez horizontale.
Quelles sont les particularités de votre secteur d’activité ?
Si je prends le cas concret des Laboratoires d’Aubervilliers, c’est un lieu très particulier, presque unique en France. C’est un lieu d’expérimentation. Ce qui veut dire que les artistes accueilli·e·s en résidence chez nous n’ont aucune contrainte de résultat. C’est un champ libre donné à un projet. Ce qui est passionnant, c’est que tout cela peut se faire par le dialogue avec les artistes que la direction décide d’accompagner. Il s’agit de construire avec elleux un cadre que l’on peut défendre devant nos tutelles, qui entre en écho avec nos engagements, qui est assez solide pour participer à une certaine qualité de ce qui se travaille ici, mais tout en laissant absolument libre. C’est là pour moi l’endroit de vérité d’un lieu de recherche. De la création. Aujourd’hui, on demande en général aux artistes de savoir convaincre avant même d’avoir mis un pied sur un plateau ou posé des mots d’un futur texte, avant même d’avoir l’ensemble des partenaires qui pourraient nourrir la réflexion du projet. L’argent public se fait tellement rare, tellement conditionné, qu’un·e artiste devrait déjà tout savoir de ce que son projet deviendra. Aux Laboratoires, c’est en quelque sorte la possibilité de faire le chemin inverse. Nous accompagnons financièrement les toutes premières étapes, les prémices, les ébauches, pour ensuite commencer à voir et dire. C’est un équilibre difficile, mais il me semble essentiel et plus largement, sur le questionnement de notre secteur et de la façon dont il est en train de se remodeler, je pense que nous devons œuvrer à prendre des chemins inverses. Nous devons œuvrer à revenir à l’acte premier de vouloir créer, mais en y ajoutant inlassablement l’interrogation de “pour quoi”, “comment” et “pour qui”. Je crois aussi qu’en faisant ce chemin inverse, en se posant ces questions de “qu’est-ce que je souhaite créer ?” et “à qui je m’adresse ?”, nous pourrons tenter de sortir de ces injonctions à créer pour représenter une image forte d’une élite créatrice française qui me semble dangereuse et qui met en péril la pluralité des voix à faire entendre et la richesse de la création. Je pense que la particularité du secteur de la création (et je parle bien toujours d’une place d’administrateur) c’est que, plus que jamais, chaque acte, chaque décision, est politique.
Pourriez-vous donner 3 compétences nécessaires pour exercer votre métier ?
La place de l’administrateur nécessite certaines compétences, mais qui demandent toutes à être interprétées par sa propre vision de l’administration. Mais je dirais bien sûr, pour lieu presque exclusivement financé par des subventions publiques, des compétences solides en matière de financements publics et du pilotage budgétaire. Nous dépendons de plus en plus d’appels à projets et de financements très fléchés. Cela demande de connaître les politiques publiques, les attentes des tutelles, et de savoir nourrir une réflexion sur les modèles de financements croisés.
Ensuite, il y a une réelle nécessité d’organisation. Comme je le disais, l’administration est transversale, elle traduit le projet artistique d’un lieu en réalité administratif. En ce sens, c’est avoir une compréhension de chaque poste, de chaque membre d’une équipe, chaque projet, et faire en sorte que tout cela tienne et soit possible financièrement, juridiquement etc. C’est une pluralité qui rend ces postes passionnants, mais qui demande un esprit clair, une vraie rigueur.
Enfin, je pense qu’une compétence, on appellerait plutôt cela une soft skill peut-être, mais elle me paraît essentielle, c’est la flexibilité. Comme ces postes demandent de respecter le droit du travail, le droit des contrats, de répondre à des normes, des bilans, des questions de sécurité, de droit social, on a rapidement tendance à vouloir cadrer, baliser. Et c’est absolument nécessaire ! Mais il me semble qu’il faut savoir s’adapter. L’administration peut être souple. Elle est un lieu de la solution et non pas seulement de la contrainte. Elle peut être créative, nouvelle, plus douce, qu’une certaine image que l’on a pu construire de cette place, perçue comme trop rigide à mon sens.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler dans le secteur de la Culture ?
Au départ, la question ne se posait jamais. J’ai grandi en étant mis à la marge pour plusieurs raisons. Les espaces de création, la créativité même, les espaces de réflexion sur ce qui nous constitue, ont toujours été pour moi des lieux refuges, des lieux de paix. La “Culture” est large, son secteur aussi, mais elle est à l’essence de ce qui nous nourrit, nous amène à réfléchir sur ce qui nous meut , ce qui nous traverse, ce que nous portons, ce qui nous entoure. Je n’ai jamais “pris la décision” de travailler dans ce secteur. J’ai ensuite avancé, évolué, rencontré. En revanche, j’ai choisi le master, j’ai choisi de changer de perspective. Parce que je sentais que si je ne le faisais pas, je risquais de ne plus trouver ces espaces de la construction et de la réflexion.
Quel est votre regard sur le management dans la culture (évolution, impacts,…) ?
Je pense que l’on a longtemps eu peur de la notion de management dans la culture. C’est vrai que c’est un terme qui fait peur. Quand on est à une place de créateur·ice, c’est un terme qui nous semble être à l’extrême opposé de ce que nous défendons. Un mot d’un jargon lié aux idées entrepreneuriales, je me risquerais même à dire, aux idées capitalistes. Il a été repoussé, éloigné. On va pourtant parler d’équipe, de direction, d’administration, de production, de technicien·ne, de constructeur·ice. Mais le management aurait été le pas de trop vers une assimilation des pensées néo-capitalistes. Je l’ai moi-même pensé, je crois. Et peut-être qu’une part de moi s’en méfie encore un petit peu. Je crains évidemment la possibilité que le secteur culturel s’apparente au secteur marchand. Je parle toujours d’une place d’institutions publiques et de financements publics de la culture, d’un service public de la culture. Mais donc comme un service et non comme une monnaie d’échange. La question de la valeur de la culture est centrale dans ce questionnement sur le management. Mais au-delà de cette pensée idéologique, si je me déplace et ne regarde le management que pour ce qu’il est, je le pense indispensable. Je crois que nous ne devons pas avoir peur de formaliser certaines choses. Nous sommes dans un monde qui évolue très vite, où le droit évolue, où les mécanismes de communication se transforment, où l’IA prend une place de plus en plus centrale. Je crois que le management doit se voir comme un outil d’aide, qui simplifie. Il faut y voir ce qu’il a de sain. C’est-à-dire formaliser des cadres qui nous protègent au sein d’une équipe. Je le vois aujourd’hui comme un fil conducteur d’un projet qui le structure, qui participe à protéger chacune et chacun qui y travaille et qui permet également de donner une certaine crédibilité d’une organisation. Il ne faut pas oublier que malgré des discours d’une certaine nostalgie du secteur culturel “d’avant”, celui-ci était aussi gangrené par des systèmes de fonctionnement extrêmement toxiques…
C’est tout l’enjeu du management dans la culture : comment formaliser sans entraver la liberté de création.
Selon vous, les notions de réseau, coopération et de mutualisation font-elles sens dans la Culture ?
Elles font sens et vont faire de plus en plus sens. Nous assistons à un réel désengagement des politiques publiques. Les lieux sont étranglés, les équipes aussi, les subventions baissent, voire totalement débasées, une vraie censure pèse sur de plus en plus de territoires. Il faut faire lien, faire réseau, coopérer et mutualiser est indispensable, je suis persuadé que c’est de cette façon que nous allons pouvoir traverser la période dans laquelle nous sommes.
Quels sont les enjeux qui vous semblent importants pour le secteur ?
Je pense que notre secteur ne doit pas céder à la pression de renouveler ses modèles économiques pour se tourner entièrement vers des financements privés. Bien sûr, il faut ouvrir, réfléchir, réajuster. On ne peut pas non plus laisser nos institutions, nos lieux, nos artistes, s’écrouler et fermer les yeux. Mais il faut encore mettre les politiques face à leurs responsabilités de service public tout en ouvrant des dialogues avec le privé qui peut nous apprendre beaucoup de choses.
Et enfin, comme je le disais, je pense qu’un autre enjeu actuel est la censure. L’administration centrale a même déployé un plan interministériel pour la liberté de création au printemps. Ce n’est pas anodin. On voit presque chaque jour sur les réseaux et les médias des spectacles annulés, des artistes dont les bourses sont finalement supprimées, des lieux fermés, des saisons annulées. Nous devons œuvrer à préserver nos lieux et nos systèmes de création.
Quelles recommandations donneriez-vous aux personnes qui suivent le MOC et souhaitent s’engager dans le monde de la Culture (expériences du master, points de vigilance,…) ?
Il faut savoir s’investir très rapidement dans le master. Prendre chaque matière à bras-le-corps. Tout est à prendre. Je crois qu’il faut aussi assez vite réfléchir au mémoire. L’année passe très vite. Mais je pense qu’il faut voir ce mémoire comme une dernière possibilité de se déplacer. Aller creuser un sujet que vous n’avez jamais osé explorer avant et qui peut vous ouvrir de nouvelles opportunités.
On parlait tout à l’heure de réseau, de coopération, de mutualisation. Le master, c’est aussi tout ça. Donc, je dirais surtout, investissez cette année pour rencontrer les personnes avec qui vous la partagez. Ce sont les personnes avec qui vous travaillerez sans doute plus tard. Ce seront vos ressources.
(crédit photo : Sixtine Leroy)